Vague de polémique en France après la parution de l’ouvrage « Adapter l’islam » : quels enjeux et quelles réactions ?
La Grande Mosquée de Paris a publié un nouvel ouvrage intitulé *« Les musulmans en Occident : pratique culturelle constante, présence adaptée »*, présenté comme un guide complet visant à aider les musulmans à concilier leur engagement religieux avec les exigences de la vie dans des sociétés laïques, au premier rang desquelles la France. Sa parution a suscité une vague de colère et de mécontentement au sein d’une partie de la communauté musulmane.
L’ouvrage s’étend sur près de mille pages et a été publié par les éditions « Al-Bouraq », à l’issue d’un travail de deux ans mené par deux commissions : l’une religieuse, chargée de l’ancrage doctrinal, et l’autre civile, composée d’environ 80 universitaires, historiens et personnalités publiques.
Selon des médias français, dont le journal Le Parisien, le livre ambitionne de proposer un « code de conduite » destiné à orienter les communautés musulmanes dans la pratique de leur culte, dans le respect des lois de la République.
Entre religion et République
Le recteur de la mosquée, Chems-Eddine Hafiz, a déclaré dans des interventions médiatiques que l’initiative vise à « discuter des points de désaccord » et à dissiper les malentendus réciproques, ajoutant : « Nous avons besoin d’expliquer l’islam à la République et d’expliquer la République aux musulmans. »
L’approche repose sur l’idée d’« adaptation », à travers un retour aux finalités de la charia et à ses principes généraux, tout en affirmant que les valeurs fondamentales des musulmans convergent avec celles de la société française.
Le livre accorde une importance particulière à la loi de 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État, considérée comme le cadre régissant les relations entre les sphères religieuse et civile en France, et insiste sur la nécessité de respecter les règles administratives en tant que composante de l’engagement citoyen.
Questions sensibles : voile, jihad et égalité
Le guide aborde plusieurs sujets sensibles, notamment le voile, le jihad, l’égalité entre les femmes et les hommes, le mariage, l’avortement et l’antisémitisme. Il comprend également un glossaire expliquant plus de 200 termes islamiques couramment utilisés dans la vie quotidienne.
Concernant le voile, le livre appelle à s’adapter aux lois interdisant le port de signes religieux dans certaines institutions et lieux de travail, en s’appuyant sur ce qu’il qualifie de « principe de nécessité », permettant d’ajuster temporairement certaines règles afin d’éviter un préjudice.
Il évoque, par exemple, la possibilité de retirer temporairement le voile si une femme fait face à des contraintes professionnelles strictes, dans une tentative de proposer une solution juridique tenant compte du cadre légal français.
Mariage civil et avortement
Le guide souligne que le mariage religieux ne peut se substituer au mariage civil en France et que les imams sont tenus de vérifier la conclusion du contrat civil avant toute cérémonie religieuse.
S’agissant de l’avortement, il le présente, d’un point de vue religieux, comme interdit en principe, tout en refusant d’exclure les femmes qui y recourent, reconnaissant la complexité des contextes sociaux et psychologiques entourant ces décisions.
Le livre insiste également sur la nécessité de lutter contre les discours de haine, estimant que la participation pleine et entière des musulmans à la vie civique n’est pas incompatible avec les enseignements de l’islam.
Dans le passage consacré à l’antisémitisme, le guide rappelle le rôle du fondateur de la Grande Mosquée de Paris, Kaddour Benghabrit, qui avait aidé des juifs durant la Seconde Guerre mondiale en leur fournissant des documents attestant d’une appartenance à l’islam afin de les protéger des persécutions nazies.
L’ouvrage affirme que l’antisémitisme est incompatible avec les principes de justice et de respect, appelant à distinguer la critique des politiques du gouvernement sioniste de toute forme de haine à l’égard des juifs.
Des personnalités politiques qui font polémique
La préparation du livre n’a pas été exempte de controverses politiques. La commission civile a notamment compté parmi ses membres les anciens présidents français François Hollande et Nicolas Sarkozy, ainsi que l’historien Benjamin Stora.
D’autres figures ont suscité des réserves au sein d’une partie de la communauté musulmane, telles que Louis Aliot, cadre du Rassemblement national, le journaliste Philippe Val, ancien directeur de publication de Charlie Hebdo, ainsi que l’avocat Richard Malka, connu pour avoir défendu l’hebdomadaire dans des affaires liées à la liberté d’expression.
Ces noms ont conduit certains critiques à considérer le projet comme une tentative de formuler un « islam compatible avec la vision laïque officielle », allant jusqu’à y voir une volonté « d’imposer un islam républicain » aux musulmans.