Stora appelle à relancer l’atelier de la mémoire entre l’Algérie et la France
L’historien français Benjamin Stora, président de la partie française de la commission mixte des historiens, a appelé à la reprise des travaux de « l’atelier de la mémoire » entre l’Algérie et la France, interrompus depuis l’été 2024. Il a affirmé que traiter l’histoire coloniale n’est plus « un luxe politique », mais « une nécessité imposée par les transformations sociales et politiques dans les deux pays ».
Dans une tribune publiée hier mercredi par le journal français La Croix, Stora a souligné que « plus la participation des enfants de cette histoire à la vie publique s’élargit, plus le champ du déni se réduit et plus la logique du silence recule », ajoutant que « ignorer ces blessures n’arrête pas leur saignement ».
Stora a rappelé que les relations algéro-françaises se sont détériorées « de manière inédite » depuis l’été 2024, avertissant qu’« un seul geste ou un seul discours ne suffira pas à effacer les incompréhensions » entre les deux pays.
Une crise de confiance persistante
Malgré la libération de l’écrivain algérien Boualem Sansal et l’attente de Paris de la libération du journaliste Christophe Gleize après son audience en appel, Stora estime que ces pas sont « insuffisants pour rétablir la confiance ».
Il convient de noter que la justice algérienne a confirmé hier, lors de l’audience d’appel tenue au tribunal de Tizi Ouzou, la peine de sept ans de prison prononcée contre le journaliste français Christophe Gleize, ce qui a poussé le ministère français des Affaires étrangères à exprimer son « profond regret ».
L’Algérie avait arrêté le journaliste en mai 2024 dans une affaire liée à « l’apologie du terrorisme ».
Le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a déclaré que son pays « appelle à la libération du journaliste et espère une issue positive lui permettant de retrouver rapidement sa famille ».
Il a exprimé le « regret » de Paris que « la pleine coopération » de Gleize et les arguments présentés par ses avocats « n’aient pas modifié le cours du jugement ».
Dans ce contexte et d’autres crises ouvertes entre les deux pays, Stora s’est demandé : « Une poignée de main entre les présidents français et algérien, ou une nouvelle visite en Algérie, suffisent-elles à apaiser les blessures de la mémoire ? » Avant de répondre que les malentendus et les suspicions mutuelles sont « trop profonds pour être résolus par des gestes symboliques ».
Stora a souligné que la spécificité du cas algérien continue de peser lourdement sur les relations bilatérales. « L’Algérie n’a pas été une colonie comme les autres » : elle a été annexée au XIXe siècle sous forme de « trois départements » après une guerre de conquête sanglante de plus de cinquante ans.
Il a ajouté que « 132 ans de présence française » et la colonisation de peuplement ont rendu très difficile la construction d’un récit mémoriel commun.
Il a rappelé que la narration française a longtemps reposé sur la glorification de la colonisation sous le slogan de « la mission civilisatrice », tandis que la mémoire algérienne s’est construite autour de « la rupture avec la France », de la glorification de la résistance, de « la culture de la guerre » et de la reconquête de l’identité nationale.
Pour Stora, cette contradiction profonde entre les deux mémoires est ce qui maintient « la blessure ouverte ».
La nécessité d’un « retour aux racines »
Stora a insisté sur le fait que régler ce qui reste des différends exige de « retourner aux racines », c’est-à-dire à la guerre de conquête du XIXe siècle, estimant que cette période de l’histoire « n’a pas été suffisamment étudiée, pas assez présente dans les manuels scolaires, ni dans le cinéma ou la télévision », contrairement à d’autres pays qui ont traité leur passé colonial.
Il a expliqué que les travaux sur le dossier mémoriel avaient effectivement commencé au début des années 2000 pour briser « le mur de l’oubli » qui caractérisait la position officielle française sur la guerre d’Algérie, mais que ce travail « s’est arrêté brusquement » avec la récente crise diplomatique.
Selon Stora, la poursuite de l’atelier de la mémoire devient d’autant plus urgente avec l’émergence, dans les années 1990 et 2000, de nouvelles générations issues de l’immigration maghrébine en France, qui « recherchent leurs racines et l’histoire de leurs familles ».
L’historien estime que les pressions sociales finiront par contraindre la classe politique, actuellement « absorbée par les enjeux immédiats », à affronter ce passé.
Il a rappelé que son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie, remis au président français en 2021, n’a jamais été discuté sérieusement, et que la reconnaissance par la France de l’assassinat de personnalités algériennes importantes pendant la guerre — comme Maurice Audin, mathématicien et membre du Parti communiste algérien, Larbi Ben M’hidi, dirigeant du FLN, ou encore Ali Boumendjel, avocat et militant indépendantiste — n’a jamais fait l’objet d’un débat public.
Vers une relance de l’atelier de la mémoire
Stora a affirmé au journal La Croix que « la négligence politique ne durera pas éternellement », soulignant que le nombre de responsables issus de l’histoire coloniale augmente, ce qui rapproche le moment d’une confrontation sérieuse avec cet héritage douloureux.
Il a conclu que le travail commun sur la mémoire, gelé depuis l’été 2024, devra inévitablement être relancé si l’Algérie et la France souhaitent avancer vers des relations stables et réalistes.