Décès de Stanislas Hutin, l'ancien soldat français qui a dénoncé la torture

Décès de Stanislas Hutin, l’ancien soldat français qui a dénoncé la torture

Stanislas Hutin, ancien soldat français dont le témoignage direct sur les tortures infligées par les forces coloniales françaises en Algérie est devenu l’un des témoignages marquants dans la documentation des exactions commises durant la guerre de Libération, est décédé le 2 septembre 2026 à Aradon, en Bretagne, à l’âge de 95 ans.

Hutin avait vécu la guerre de l’intérieur de l’armée française, après avoir été envoyé en Algérie en 1955 avec le 21e régiment d’infanterie coloniale. Il avait alors consigné ce qu’il avait vu dans un carnet personnel qu’il conserva durant son service.

Ses notes ne se limitaient pas à la vie militaire. Elles relataient également des actes de violence et de torture infligés à des Algériens détenus. Elles sont par la suite devenues une source utilisée par des écrivains et des historiens dans leurs travaux sur la guerre d’Algérie.

Le témoignage de Hutin figurait parmi les premiers témoignages français à avoir alimenté le débat sur la torture durant la guerre. Des extraits furent publiés en France en juin 1956, avant d’être repris plus largement dans des ouvrages et des recueils de témoignages au cours des années suivantes.

Qui était Stanislas Hutin ?

Stanislas Hutin est né à Rennes, en France, le 7 septembre 1930, dans une famille liée à la presse et à la politique.

Son père, Paul Hutin-Desgrées, était journaliste, ancien combattant de la Première Guerre mondiale et figure importante du Mouvement républicain populaire, d’inspiration démocrate-chrétienne. Il fut également l’un des fondateurs du quotidien « Ouest-France ».

La presse était également présente du côté maternel de la famille. Son grand-père maternel avait fondé le journal « L’Ouest-Éclair », qui devint par la suite l’un des ancêtres de « Ouest-France ».

En 1951, Hutin rejoignit la Compagnie de Jésus. Il étudiait dans un établissement théologique lorsqu’il fut appelé à effectuer son service militaire.

Avant son départ pour l’Algérie, il servit à Madagascar en 1954. À son retour, il participa à la rédaction d’un rapport sur des pratiques d’exploitation dans une plantation de café, une affaire qui suscita un certain intérêt en France.

Durant l’été et l’automne 1955, Hutin fut maintenu sous les drapeaux et son unité fut envoyée en Algérie à bord d’un navire parti du port de Port-Vendres, dans le sud de la France, alors que la guerre de Libération entrait dans une phase d’escalade.

Il rejoignit le 21e régiment d’infanterie coloniale et participa à des opérations dans la région de la presqu’île de Collo, au nord-est de Constantine, avant que son unité ne soit transférée dans les Aurès. Affecté comme mitrailleur, il ne considérait toutefois pas sa présence militaire comme une simple mission militaire.

Dans un témoignage recueilli plus tard par l’historien Tramor Quemeneur et conservé dans les archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), Hutin évoquait son état d’esprit avant son départ de France. Il expliquait avoir écrit un texte dans lequel il priait Dieu afin que son arme ne provoque la mort de personne.

Un carnet rouge pour témoigner de la guerre

Durant son séjour en Algérie, Hutin commença à consigner ce qu’il voyait et entendait dans un petit carnet à couverture rouge. Ses écrits relataient le quotidien des soldats dans les zones rurales, les attaques nocturnes menées par les forces du Front de libération nationale (FLN), ainsi que des pratiques violentes commises par certains membres de l’armée française contre des populations civiles et des détenus.

Mais un épisode de torture infligée à un jeune Algérien dans le nord-est du pays fut l’un des événements qui le marquèrent le plus et contribuèrent à placer son témoignage au premier plan.

Fin janvier 1956, les forces françaises arrêtèrent Saïd Boutout, un jeune berger algérien qui, selon les récits disponibles, n’avait pas plus de 14 ans. Une nuit, alors qu’il était détenu dans un camp français, Hutin entendit des cris et des gémissements provenant d’une tente réservée aux officiers.

Il consigna dans son journal ce qu’il avait entendu avant de comprendre que le jeune garçon était torturé à l’électricité à l’aide d’un appareil portatif. Il décrivit par la suite le choc et l’effondrement moral provoqués par cette scène.

Le lendemain, Hutin prit une photographie de Saïd Boutout afin de documenter les traces des sévices qu’il avait subis et de les montrer en France.

Cette photographie devint par la suite un document visuel associé au dossier de la torture durant la guerre d’Algérie. Elle apparut également sur les couvertures de plusieurs ouvrages consacrés à cette période.

La réaction de Hutin ne se limita pas au témoignage. Il confronta également l’un des officiers qu’il accusait de pratiquer la torture, alors qu’il était lui-même devenu suspect au sein de son unité en raison de son opposition aux pratiques auxquelles il assistait.

Le traumatisme de l’occupation allemande

La perception qu’avait Hutin de ce qu’il observait en Algérie était également influencée par son expérience personnelle durant la Seconde Guerre mondiale. Son père avait été emprisonné par les forces allemandes en 1943 et Hutin avait perdu des amis de la Résistance française, tués par les Allemands.

Marqué par cette mémoire, Hutin établit, dans l’une de ses lettres adressées à l’un de ses frères, une comparaison entre ce que la France avait vécu sous l’occupation allemande et ce que les Algériens subissaient sous la colonisation française.

Avec le temps, il ne considérait plus ce qui se passait en Algérie comme un simple affrontement militaire. Il estimait que certaines pratiques dont il avait été témoin étaient incompatibles avec les principes religieux et moraux auxquels il adhérait.

Hutin rentra en France au printemps 1956. Ses mémoires ne restèrent pas enfermées dans son carnet. En juin de la même année, le prêtre jésuite Robert Sion publia des extraits de son témoignage dans la revue « L’Action Populaire », éditée par les jésuites, alors que le débat sur la torture en Algérie prenait de l’ampleur dans la société française.

En 1957, des extraits plus importants de son témoignage furent publiés dans le recueil « Des rappelés témoignent », qui rassemblait les témoignages de soldats français rappelés pour servir en Algérie.

La même année, l’écrivain catholique Pierre-Henri Simon publia son ouvrage « Contre la torture », dans lequel figuraient des extraits du journal de Hutin. Le livre contribua au débat français sur la dimension morale de la guerre, avant d’être réédité et de continuer à alimenter le débat public.

L’historien français Pierre Vidal-Naquet s’appuya également sur le témoignage de Hutin dans ses travaux consacrés à la torture durant la guerre d’Algérie, notamment dans son ouvrage « La Torture dans la République », publié en 1972.

Ainsi, les notes prises par un jeune soldat durant son service militaire passèrent du statut de carnet personnel à celui de source utilisée par des auteurs et des chercheurs pour étudier l’histoire de la guerre et les exactions qui l’ont accompagnée.

Le journal intégral publié près d’un demi-siècle plus tard

Il fallut attendre plusieurs décennies pour que le journal de Hutin soit publié dans son intégralité. En 2003, son ouvrage « Journal de bord. Algérie, novembre 1955-mars 1956 » rassembla ses notes sur la période passée en Algérie entre novembre 1955 et mars 1956.

Ces écrits offrent un témoignage direct de l’expérience d’un soldat français ayant vécu la guerre au sein des unités militaires, loin des récits élaborés après la fin du conflit.

Par la suite, Hutin continua à témoigner auprès de chercheurs et d’historiens, notamment Tramor Quemeneur, qui réalisa avec lui un long entretien dans le cadre du programme « Entretiens patrimoniaux » de l’Institut national de l’audiovisuel (INA).

Une rencontre avec Saïd Boutout des décennies plus tard

La relation de Hutin avec l’Algérie ne prit pas fin avec son service militaire. Des années plus tard, il retourna dans le pays pour travailler dans le domaine du développement, notamment à la fin des années 1970 et durant les années 1980. Il chercha alors à rencontrer Saïd Boutout, devenu adulte plusieurs décennies après son arrestation.

Selon le témoignage rapporté par Quemeneur, une relation amicale se développa entre les deux hommes, dans une évolution remarquable d’un lien né dans le contexte de la guerre et de la torture à une rencontre humaine plusieurs décennies plus tard.

Hutin refusait par ailleurs de réduire sa relation avec les Algériens à la notion de « réconciliation ». Dans l’un de ses témoignages, il expliquait qu’il n’avait jamais eu le sentiment d’être en conflit avec les Algériens au point d’avoir besoin de se réconcilier avec eux.

Transmettre la mémoire de la guerre aux nouvelles générations

Après sa retraite, Hutin continua à raconter son expérience aux nouvelles générations, notamment dans les établissements scolaires français, cherchant à faire de son témoignage un support de réflexion sur les leçons laissées par la guerre d’Algérie.

Il fut également parmi les premiers membres de l’association « Anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre », fondée en 2005. À travers cette structure, il participa à des activités consacrées à la mémoire de la guerre et à la transmission de l’expérience de cette période auprès des élèves.

Il resta également disponible pour les chercheurs et les historiens travaillant sur la guerre, la colonisation et la torture, contribuant ainsi à maintenir son témoignage dans le débat historique français sur l’Algérie.

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire pour ne rien manquer ! Recevez les dernières mises à jour, offres exclusives et informations passionnantes directement dans votre boîte de réception. Inscrivez-vous maintenant!

Abonnez-vous